Les mouvements sociaux et la question de la race : les angles morts de l’extrême-gauche blanche (2)

*Nous publions sur ce blog les textes de la conférence qui s’est tenue à Nanterre le 23 avril 2018 et qui avait pour titre « Les mouvements sociaux et la question de la race : les angles morts de l’extrême-gauche blanche ». Ils sont publiés en quatre parties.*

LA GAUCHE BLANCHE ET L’HOMORACIALISME

 

Merci à celles et ceux dans la salle d’être venus à cette présentation. Merci aux occupantes et occupants de Nanterre de nous donner l’occasion de nous exprimer après que la répression policière se soit abattue sur Tolbiac vendredi dernier. Accueillir la parole décoloniale dans une Université occupée par un mouvement social d’envergure, c’est un grand symbole dans nos luttes communes pour l’émancipation.
Je parle de luttes communes, car je distingue bien deux acteurs : la gauche blanche d’un côté, le camp politique indigène de l’autre. Et ce d’autant plus à propos du sujet que je vais aborder en ce qu’il constitue un angle mort gigantesque de la politique de la gauche blanche. Il s’agit de l’homoracialisme et l’impérialisme gay.
La coutume gauchiste m’oblige de me situer. Je m’appelle Yannis. Je suis franco-algérien. Je suis étudiant à l’Université Paris 1. Je suis aussi militant au sein du Collectif décolonial lyonnais. C’est à partir de ma condition politique indigène que je formule cette critique de la lutte LGBT, laquelle participe à l’oppression de ma condition indigène.
Pour cette présentation, je baserai essentiellement mon propos sur deux articles rédigés par Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République : « Universalisme gay, homoracialisme et mariage pour tous » de 2013 pour le premier, et « Fusillade d’Orlando, homophobie et monopole blanc du cœur » de 2016 pour le second.

Les quatre notions de « gauche blanche », « camp politique indigène », « homoracialisme » et « impérialisme gay » seront approfondies plus tard. Je peux toutefois commencer par esquisser une délimitation de ces notions. Le parallélisme entre « gauche blanche » et « camp politique indigène » renvoie à la fracture raciale qui scinde notre société, entre d’un côté la blanchité et de l’autre le statut de l’indigénat. L’indigénat étant entendu comme le statut sociopolitique des sujets postcoloniaux. Autrement dit, des descendants de l’immigration coloniale. Dit encore autrement, les Noirs, les Arabes, les Asiatiques. Tous ceux subissant le racisme d’État. La « gauche blanche » renvoie au courant idéologique qui couvre un spectre politique allant de la France Insoumise jusqu’aux communistes et anarchistes, marqué par un antilibéralisme ou un anticapitalisme qui ne se préoccupe pas des intérêts politiques des non-blancs. A contrario, le « camp politique indigène » est un courant qui place les intérêts politique des non-blancs au cœur de ses préoccupations. Ma prise de parole prend donc un parti assumé pour les intérêts du camp politique indigène, à travers une grille de lecture décoloniale. Je prends partie pour le camp politique indigène, car je fais partie de ce camp.
Entrons désormais dans le vif du sujet. La gauche blanche propose une politique qui part du postulat que l’identité politique homosexuelle est universelle. Ce que nous contestons. Nous parlons bien d’identité politique homosexuelle, et pas de pratiques homosexuelles. La distinction est majeure. Ce que nous constatons, c’est qu’il existe partout des pratiques homosexuelles, mais que dans les quartiers populaires, dont la population est issue de l’immigration coloniale, ces pratiques ne se manifestent pas par une revendication identitaire politique (par exemple, il n’existe quasiment pas, ou si peu, d’associations queers non-blanches implantées dans les quartiers populaires). L’épisode du mariage pour tous nous l’a bien montré en 2013, où les quartiers populaires ont brillé par leur absence, puisque l’identité politique homosexuelle ne figure pas parmi leurs revendications qui portent plutôt sur le chômage, les violences policières, le racisme, la hogra (l’injustice et l’oppression en arabe). À l’opposé, la gauche blanche « pro-LGBT » enjoint aux non-blancs de s’identifier comme homosexuels, de choisir entre le placard ou le coming-out, de choisir entre la honte ou la fierté homosexuelle. Au détriment d’autres identités, et spécifiquement celle d’indigène. Pour une majorité d’entre nous, queers indigènes, vivre notre sexualité non-hétéro de la manière dont les mouvement blancs LGBT l’imposent est un luxe.
La position décoloniale rompt avec cet occidentalocentrisme. La position décoloniale ne considère pas les homosexuels comme des « bébés phoques » à protéger mais comme des sujets sociaux et politiques. Cette position élabore un projet politique qui prend en compte les spécificités de la condition indigène et refuse tout alignement sur l’agenda blanc. La position décoloniale restitue le sujet colonial, de France ou du monde, dans son espace-temps et dans la prise en compte des résistances intra-indigènes à l’intérieur d’une société raciste et impériale. Là où il existe des spécificités indigènes, il ne peut y avoir d’universalisme. Pourtant, la majorité blanche du Nord impose sa vision de la sexualité, qu’elle prétend être universelle et émancipatrice, à l’intégralité de la population non-blanche du Sud, laquelle ne lui a rien demandé.
La problématique qui se pose à nous est alors : « comment répondre aux carences de la gauche blanche sur l’impérialisme gay ? »
Au diagnostic de l’homoracialisme et de l’impérialisme gay (I), nous répondons par la décolonisation de l’Empire gay (II).

DIAGNOSTIC DE L’HOMORACIALISME ET DE L’IMPÉRIALISME GAY

Le débat porte sur les termes d’ « homonationalisme » ou d’ « homoracialisme ». Nous préférons la seconde expression dans le cadre français (A). À l’échelle internationale, cet homoracialisme nourrit l’impérialisme (B).

HOMORACIALISME PLUTÔT QU’HOMONATIONALISME

La notion d’homonationalisme a notamment été théorisée par des militantes trans d’Amérique latine. Dans le cadre français, nous nous attacherons à une définition différente. On peut définir la notion d’homonationalisme comme l’instrumentalisation des sujets sociaux transpédégouines, par les courants conservateurs et réactionnaires, à des fins racistes. Un exemple éloquent a été la déclaration suivante de Marine Le Pen, en pleine campagne présidentielle en 2012 : « dans certains quartiers, il ne fait pas bon être homosexuel ». Traduction : l’État doit utiliser la force policière contre les musulmans afin de protéger les trans, les pédés et les gouines. Plus largement, ce sont toutes les extrêmes droites européennes qui intègrent la cause LGBT dans leur logiciel à des fins nationalistes.
Dans ce sens français, ce terme « d’homonationalisme » présente un écueil en ce qu’il ne prend en compte qu’une « instrumentalisation » qui serait mise en œuvre par la seule extrême droite. Or, le clivage politique entre LGBT/indigénat est un élément constitutif de l’Occident moderne. C’est parce que l’indigénat est réputé sauvage et patriarcal que les transpédégouines non-blancs devraient en être sauvés par l’Occident. La gauche a toujours joué à ce jeu. Combien de fois la gauche blanche n’a-t-elle pas fantasmé sur « l’homo du ghetto » ; combien de fois cette gauche blanche n’a-t-elle pas demandé des comptes aux non-blancs quant à leur homophobie réelle ou supposée ; combien de fois cette gauche blanche, paternaliste, ne nous a-t-elle pas offert de nous sauver de nos familles, de nous émanciper de l’homophobie réelle ou supposée des quartiers populaires (de la même manière qu’elle prétend émanciper et civiliser les femmes voilées en les sauvant de ces même quartiers) ? L’homoracialisme français, c’est l’instrumentalisation par le pouvoir blanc, y compris par la gauche, de nos sexualités, contre nos familles et contre nos quartiers.

Cet homoracialisme, qui détruit nos vies de transpédégouines en France, nourrit l’impérialisme gay lequel a les mêmes effets dévastateurs chez les populations du Sud global (B).

IMPÉRIALISME GAY ET RÉSISTANCES INDIGÈNES

À l’échelle internationale, l’Occident moderne se pare de sa plus belle écharpe arc-en-ciel pour bombarder le Sud global, au nom de la civilisation. En 2004 a été créée la « journée internationale contre l’homophobie ». Son promoteur, Louis-Georges Tin avait d’ailleurs lancé une campagne de dépénalisation universelle de l’homosexualité avec l’appui de Rama Yade alors ministre sous Sarkozy. À l’occasion du sommet du Commonwealth en 2011, le Premier ministre David Cameron a menacé d’exclure des programmes d’aides britanniques les pays qui ne reconnaissaient pas les droits des homosexuels. Depuis des années maintenant, Israël s’est bâti une vitrine gayfriendly pour masquer les crimes génocidaires et coloniaux qu’il fait subir au peuple palestinien. Dans la même veine, la marie de Paris publiait, il y a un an, un rapport commandé par Anne Hidalgo en vue de rendre la Ville de Paris plus attractive pour la clientèle LGBT, prévoyant ainsi d’investir des centaines de milliers d’euros que la Ville refuse de débourser pour accueillir les migrants et les migrantes qu’elle laisse survivre dans nos rues et y mourir.
La promotion de l’homosexualité comme identité politique et la protection y attenant devient donc une éthique internationale à l’aune de laquelle se mesure la maturité civilisationnelle des nations néo-colonisées. Et l’Empire se fait un devoir de civiliser les sexualités noires et arabes.

Ce comportement néocolonial de l’Occident conduit les populations du Sud global à redoubler d’homophobie, mettant ainsi en danger la vie des transpédégouines qui y habitent. L’homophobie des pays du Sud, si elle n’est pas déjà un leg de l’administration coloniale européenne, devient une résistance farouche à l’impérialisme occidental qui vise à préserver une identité réelle ou fantasmée. Si Ahmadinejad déclare, sur le sol des États-Unis d’Amérique en 2008, « Il n’y a pas d’homosexuels en Iran », c’est un pied de nez à l’impérialisme blanc, une résistance indigène face au mensonge éhonté des États-Unis selon lequel « Il n’y a pas d’impérialisme ». L’impérialisme impose ses catégories et crée des identités là où il y avait des pratiques ou d’autres identités.

Finalement, la lutte contre l’impérialisme gay et l’homoracialisme contient en elle-même à la fois une lutte qui intersectionne véritablement contre le racisme et une lutte contre l’homophobie. Reste donc à décoloniser l’Empire gay (II).

DÉCOLONISER L’EMPIRE GAY

La décolonisation de l’Empire gay nécessite à la fois d’abandonner le paradigme du « progressisme » (A) et de respecter l’espace-temps indigène (B).

L’ABANDON DU PARADIGME DU PROGRESSISME

Le terme « progressisme » nous apparaît creux. Sans consistance. Peut-être a-t-il un véritable contenu politique pour les militants de la gauche blanche, mais il n’a aucun sens pour les non-blancs. L’histoire du camp politique indigène, nos confrontations à l’impérialisme, au colonialisme, au racisme, au système républicain blanc et eurocentrique, a achevé de nous retirer toute croyance dans ce paradigme du progrès. Ce paradigme qui est le soutien nécessaire de la modernité occidentale et sa vision fausse du temps, selon laquelle l’Histoire chemine inexorablement vers plus de droit, plus de liberté, y compris sexuelle. Car comme tout le monde le sait, c’est l’Occident moderne qui aurait soi-disant « libéré » sexuellement les sociétés qu’il a colonisées. L’Occident qui fait ainsi mine d’oublier que c’est la longue nuit coloniale qui a détruit la diversité des expressions de genre et de sexualité qui existaient dans les sociétés précoloniales. Nous pouvons citer les Köcek sous l’Empire ottoman, qui étaient des danseurs, nés avec un sexe biologique mâle et recrutés à l’âge de 7 ans, parmi les arméniens en partie, pour arborer une esthétique féminine (sachant que j’applique ici un concept occidental, celui de féminité, qui ne correspond pas à la réalité sociale qui était la leur). Existent également les Hijra, qui sont officiellement reconnus comme un 3e genre un Inde, et n’étant ainsi ni des hommes ni des femmes. Les Two-Spirits parmi la population indigène d’Amérique du Nord, qui n’intègre pas le carcan LGBT puisqu’il s’agit d’une identité proprement indigène. Les muxhes au Mexique, qui une identité de genre qu’on ne peut pas restituer avec des concepts occidentaux.
C’est l’entreprise coloniale qui a ravagé ces multiplicités d’identités de genre et de sexualité, la même qui prétend aujourd’hui vouloir émanciper et faire progresser ces sociétés, qu’elle a dévasté, à coup de drapeaux arc-en-ciel et d’internationale LGBT.

Décoloniser l’Empire gay, c’est donc s’affranchir du paradigme du progressisme au profit de celui de l’espace-temps indigène (B).

LE RESPECT DE L’ESPACE-TEMPS INDIGÈNE

Notre priorité, en tant que militants décoloniaux issus de l’immigration coloniale, est de reconstituer notre lien social communautaire, et cela autour d’identités que nous considérons comme nôtres et authentiques. Peut-être d’un point de vue « progressiste » cela s’apparente-t-il à un recul illusoire, à une régression, mais pour nous, dans notre espace-temps, ce moment est une régression féconde, une étape de reconstitution qui doit être préservée de toute ingérence blanche. Coûte que coûte. Nos expériences homosexuelles, à l’intérieur de nos communautés indigénéisées, nous imposent de négocier inlassablement. Négocier avec l’indigénat pour éviter une quelconque complicité avec l’impérialisme blanc. Négocier avec l’indigénat pour ne pas fragiliser davantage notre corps social, qui est déjà mal en point, et notamment freiner le démantèlement de nos familles qui sont devenues, pour nous indigènes, notre refuge ultime. Nos familles sont marginalisées, entre la montée du chômage, la disqualification scolaire et la discrimination au travail que subissent nos hommes et nos femmes. Dans ces conditions, comment ne pas désirer réinvestir la famille, ou comment faire un autre choix ? L’éloignement familial, pour les homosexuels indigènes, a un coût qui nous place dans une extrême précarité matérielle. Alors que beaucoup de blancs ont des situations socio-professionnelles qui leurs permettent de vivre dans les capitales et proches d’espaces LGBT. Une autre solution, adoptée par un grand nombre d’entre nous, est de sauver les apparences, pour préserver l’ordre familial et communautaire. De là, les injonctions de la gauche blanche à revendiquer une identité homosexuelle avec les prétentions politiques qui en découlent sont mal venues. La manière dont nous gérons nos sexualités dans le cadre communautaire ne vous regarde pas.

Ainsi, il existe bien deux espaces socio-politiques : l’espace blanc et l’espace indigène. Se posent les questions de l’autonomie de ces espaces, celle de la compréhension et du respect des espace-temps de chacun, et enfin celle de la nécessité d’élaborer une stratégie politique qui nous permette de converger, c’est le mot d’ordre qui nous rapproche ici il me semble, vers l’ennemi principal. Cet ennemi principal étant, pour le courant décolonial, le système occidentalocentré/impérialiste/capitaliste/patriarcal.
Les blessures sont trop profondes, et les conditions sociales trop précaires, pour croire à un alignement des indigènes sur les positions du progressisme blanc. Il est urgent d’en faire le deuil. Cela ne signifie pas capitulation, mais respect des espace-temps. C’est-à-dire l’arrêt des injonctions et de l’ingérence dans les affaires indigènes. Donc à vous, militants et militantes de la gauche blanche, qui voulez exporter et imposer vos identités LGBT dans nos quartiers et dans le Sud global, demandez-vous si, finalement, votre soi-disant combat pour l’émancipation n’est pas une nouvelle manifestation de la gauche néocoloniale.

 

Yannis, militant au Collectif Décolonial Lyonnais

Articles :

1 – http://indigenes-republique.fr/fusillade-dorlando-homophobie-et-monopole-blanc-du-coeur-reponse-a-un-plumitif-parisien/

2 – http://indigenes-republique.fr/universalisme-gay-homoracialisme-et-mariage-pour-tous-2/#_ftn5

 

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6 réflexions sur “Les mouvements sociaux et la question de la race : les angles morts de l’extrême-gauche blanche (2)

  1. Il me semble que ce que vous racontez là, je pourrais en faire de même pour l’homo blanc dans sa société blanche il n’y a pas si longtemps mais je peux me tromper.

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  2. C’est vrai effectivement (étant un gauchiste blanc souvent dépassé par les postures de lutte qui veulent évangéliser partout sans distinction) qu’il y a un arrière gout d’attitude post coloniale dans cette démarche. En effet, la force de l’habitude suggère chez nous les blancs une certaine aisance à aller partout et tout expliquer à qui doit l’entendre, sans entrave. Pourtant, l’analyse tend à aller un peu trop loin et trop systématiser. Le militant par nature évangélise. Le militant blanc mérite effectivement de recadrer sa perception des choses. Pourtant ce qui me choque un peu avec la démarche du texte, c’est qu’elle tend à ôter tout potentiel de solidarité entre les différentes victimes de la répression anti homosexuelle. Les homosexuels de tous milieux ont tout intérêt de se serrer les coudes, quite, bien évidement à remettre les pendules à l’heure.

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  3. « celle de la nécessité d’élaborer une stratégie politique qui nous permette de converger »

    Pourquoi faire ? L’occident à une dette énorme à payer envers les colonisés mais je refuse la convergence avec un camp qui, plein de légitimité et d’honneur, pourrait nous péter à la gueule un jour ou l’autre pour provoquer un nouveau cycle de violence qui pourrait durer encore des siècles. Si les homosexuels racialisés veulent s’outer dans un cadre occidentalisé, les occidentalisés (je ne parle pas des blancs ou des personnes de couleurs) devraient faire rempart de leur corps et les aider à s’intégrer tout en renonçant à cette uniformisation de combats légitimes qui peuvent paraitre comme autant de belles pommes rongés par le ver néo-colonial.

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