Déconstruction de la déconstruction : un point de vue antiraciste

Le terme de « déconstruction », et celui de « déconstruit » qui lui est associé, s’est imposé dans le champ militant ces dernières années. Que ce soit dans l’antiracisme, le féminisme ou dans les différentes autres sphères de lutte, il est devenu un adjectif incontournable, partageant le monde entre les « déconstruits » et les autres. Dans cet article je souhaite m’attaquer à utilisation de ce terme qui, en plus de dénaturer son usage premier, mène à des dérives qui sont théoriquement fragiles et  stratégiquement inefficaces. En effet, nous assistons à une récupération par la logique libérale de la notion de « déconstruction », amenant le champ militant dans une vision individualiste de la lutte, où il ne s’agit non plus de « déconstruire » des idéologies mais des individus. Bien entendu, pour rester fidèle au principe du « premier concerné » auquel tiennent les « déconstructionnistes », je vais émettre cette critique d’un point de vu antiraciste. Mais, sans outrepasser mon rôle de second-concerné, il me semble que celle-ci pourrait aisément être adaptée aux autres sphères militantes, d’autant plus que les apôtres de la déconstruction se revendiquent habituellement de l’intersectionnalité.

 

La déconstruction, son origine.

Lorsque nous entendons le terme « déconstruction » nous pensons immédiatement au philosophe qui a popularisé ce terme, Jacques Derrida, et au mouvement du déconstructivisme. Pour résumé assez grossièrement cette pensée, Derrida, s’opposant au structuralisme, et notamment à la vision saussurienne du langage et de la relation signifiant/signifié,  propose à travers le concept de « déconstruction » une critique de l’histoire de la pensée occidentale qui serait basée sur des dichotomies hiérarchisées (jour/nuit, même/autre, logos/pathos etc.). Dans ce sens, déconstruire signifie d’abord renverser puis  neutraliser les rapports de domination qui existent dans ces dualismes.  Mais cette déconstruction n’était encore appliquée qu’aux textes, révisant les classiques de la philosophie à travers cette méthode et une écriture de la « différance ».

Derrida a connu un succès relativement limité en France, c’est aux Etats-Unis que ses travaux ont été davantage reconnus, restant tout de même restreint au milieu universitaire et intellectuel, mais participant à la popularisation de la French Theory. Pour autant le retour du terme de « déconstruction » dans le champ militant n’est pas directement dû à des lectures directes des œuvres de Jacques Derrida, mais plutôt  à celles d’intellectuels qui ont été fortement influencés par ce dernier. C’est d’abord dans le milieu féministe qu’il fera son apparition – ce qui peut paraître logique quand on sait que Derrida s’est aussi beaucoup attaché à dénoncer le « phallogocentrisme » de la pensée occidentale et plus précisément de la psychanalyse – avec les retentissants livres de Judith Butler Trouble dans le genre et Défaire le genre, dans lesquels elle propose de déconstruire la notion de genre. Dans les subaltern studies c’est Gayatri Chakravorti Spivak, qui a fortement été influencée par Derrida, elle a d’ailleurs traduit, de l’anglais au français, l’ouvrage de Derrida De la grammatologie, et on retrouve le ton derridien dans Les subalternes peuvent-elles parler ?.

A travers elles la déconstruction va peu à peu sortir du cadre de la philosophie et de la psychanalyse pour s’insérer de plus en plus dans le champ d’étude des sciences humaines et avoir une visée beaucoup plus large. Il ne s’agit plus de déconstruire des textes, mais des idéologies, des systèmes (capitalisme, racisme, patriarcat etc.) et leurs institutions. Comme les normes qui sont diffusées dans nos sociétés n’ont rien de « naturelles » et qu’elles sont au contraire « construites », il s’agit dorénavant de les « déconstruire », c’est à dire de faire la genèse de leurs productions, démontrer leurs aspects oppressifs mais aussi la façon dont nous les incorporons tous (de manière implicite) et, ce qui constitue objectif final, défaire l’emprise qu’elles ont et les dépasser proposant des valeurs plus égalitaires.

Jusque-là, la déconstruction pouvait dans un certain sens avoir un intérêt pour le cadre d’analyse et la théorisation des luttes militantes. C’était le cas pour l’antiracisme politique, puisqu’elle permettait d’historiciser le racisme, et donc de rendre compte de son aspect « construit », non-naturel, évitant alors son essentialisation, nous amenant logiquement à penser que, vu que le racisme à un début, il peut très bien avoir une fin. Elle permettait aussi de cerner les raisons de son apparition, sa mécanique, son mode de fonctionnement, son imposition et la façon dont les institutions le diffuse, pénétrant l’ensemble de la société et de ses individus. Articulé à une analyse matérialiste (qui fait défaut parfois à des auteurs comme Judith Butler), le déconstructionnisme était susceptible d’offrir, malgré ses défauts, une perspective d’analyse intéressante sur le racisme.

Mais il me faut ici insister sur un point avant d’aller dans le cœur de ma critique sur la dérive individualiste que va connaître le déconstructionnisme : tous les individus incorporent l’idéologie raciste, tout simplement parce qu’aucun individu ne vit hors des institutions. Personne ne se socialise en dehors des structures et celles-ci sont racistes. Ainsi, tout le monde s’est « construit » à travers ces normes, et a donc des attitudes, des façons de penser, un imaginaire, des représentations etc. racistes. Les déconstructionnistes font (à peu près) le même constat, mais ils vont en faire une déduction que je souhaite remettre en cause : si les individus sont construits, il faut alors les déconstruire.

La déconstruction et l’inévitable dérive individualiste

A travers le champ militant nous sommes donc passés de l’idée de déconstruire des idéologies, une hégémonie culturelle raciste, à déconstruire des individus. Nous avons là, je pense, une incorporation des sciences sociales, et notamment de la sociologie, dans le concept de la déconstruction. Comme nous sommes socialisés dans une société raciste, nous incorporons son schéma raciste. Qu’on le veuille ou non, la socialisation est un processus que connaît tout être humain, nous n’avons pas vraiment d’emprise sur celui-ci, nous ne pouvons « choisir » de nous socialiser (surtout pour la socialisation primaire) de telle ou telle manière, et cela se fait de manière implicite. Mais pour autant, dans le discours déconstructionniste, nous pouvons (et nous devons) renverser ce déterminisme social. Il faut prendre conscience de la façon dont nous avons été construits pour pouvoir, ensuite, nous déconstruire. Si nous souhaitons parvenir enfin à une société qui n’est plus raciste, nous devrions alors chacun faire ce devoir de déconstruction. Ce qui nous conduit à un paradoxe étrange, pour des personnes qui ne cessent de nous répéter que le racisme est un phénomène systémique (ce qui fait que nous ne prenons pas au sérieux le « racisme anti-blanc »), qui consiste à penser que si nous voulons transformer la société et ses institutions, il faut d’abord changer les individus, et même, se changer soi-même. En paraphrasant Gandhi, je pourrais résumer cette logique à : Sois la déconstruction que tu veux voir dans le monde.

Pour ce faire il faut tout d’abord « prendre conscience » du fait que l’on est « construit », ou, pour le dire plus sociologiquement, prendre conscience de son déterminisme. Nous ne sommes pas nés « comme ça », avec nos idées, avec nos représentations, avec nos façons de penser. Il est nécessaire de s’en rendre compte afin d’éviter de nous auto-essentialiser, mais aussi pour nous permettre de comprendre les facteurs qui nous ont conduits à être ce que nous sommes. Plus précisément, les déconstructionnistes nous invitent à « checker nos privilèges ». Vivre dans un système raciste implique que des personnes subissent le racisme et que, donc, d’autres en profitent, en tirent des « privilèges ». Chaque personne devrait alors prendre conscience des oppressions qu’elle subit mais aussi des privilèges qu’elle a. Je peux être victime du racisme, mais profiter du patriarcat, comme être victime du patriarcat et du racisme, mais tirer profit, pour reprendre leurs termes auxquels je n’adhère pas, du « classisme ». Autre exemple, je peux être un homme cisgenre, bourgeois, blanc, hétérosexuel, mais être victime du validisme, ou bien de l’âgisme etc. Cette intersectionnalité abstraite conduit à un relativisme qui condamne les individus à un combat perdu d’avance puisqu’il s’agit de combattre, en même temps et avec la même énergie, absolument toutes les discriminations, tout en se dépouillant de toutes les normes oppressives incorporées. Deux exigences impossibles à satisfaire.

Le terme « problématique » revient souvent dans le champ militant pour désigner les personnes qui ne seraient pas totalement « déconstruites » vis-à-vis d’un système d’oppression. « Untel est problématique » signifie alors qu’Untel n’a soit pas pris conscience des privilèges qu’il peut tirer, par exemple, du racisme, soit en a conscience mais n’a pas pour autant « abandonné » ses privilèges, n’a pas refoulé toute sa socialisation de dominant, et ne manifeste pas assez son opposition à cette discrimination. A ce titre, on pourrait étiqueter tout le monde, mêmes les plus « conscients » (synonyme de « déconstruit » dans le langage déconstructionniste) des militants, de « problématique », car il me semble que la probabilité de connaître un individu totalement déconstruit sur absolument tous les types d’oppressions possibles est très faible. Se considérer déconstruit est alors tout à la fois inconcevable, présomptueux et improductif. Pour le dire différemment, et pour reprendre une sentence courante dans les milieux marxistes, tout comme il ne peut exister de « consommation éthique », il ne peut exister d’individus « déconstruits » sous  notre Modernité capitaliste.

La comparaison avec la « consommation éthique » n’est pas un simple clin d’œil, elle permet de souligner les ressemblances frappantes entre les logiques déconstructionnistes et d’autres pratiques militantes petite-bourgeoises qui mettent l’action de l’individu, et non plus du groupe, au centre du militantisme. La lutte écologique est probablement le champ politique le plus touché par cette logique libérale et individualiste. Alors qu’elle était portée, dans les années 1970, par des groupes aux doctrines radicales et révolutionnaires, qui pensaient que la solution face à la crise écologique qui nous attendait ne pouvait passer que par une refondation complète de nos modes de productions, cette lutte va peu à peu se voir être prise en main par des groupes et des personnalités qui vont aseptiser ce combat et distiller une vision beaucoup plus réformiste et individualiste. L’oxymore du « capitalisme vert » en est un exemple frappant, mais ce que je vise plus particulièrement ce sont les logiques que l’on peut retrouver dans de nombreuses organisations de ce champ, comme le « Mouvement Colibris » [1], dans lequel le changement ne doit pas venir des institutions mais de tous les citoyens. A la façon du Colibris qui, bien que petit, fait sa part des choses pour préserver la forêt, cette mouvance nous enseigne que si tous les individus qui composent nos sociétés faisaient « leur part », alors le monde serait un endroit bien plus agréable à vivre. Chacun doit donc adopter des gestes, des attitudes, des habitudes etc., en somme  un style de vie qui respecterait l’environnement, ce qui entraînera, petit à petit,  un changement de société, plus en phase avec la nature. Ne militez plus pour un changement de système, recyclez juste votre part, prenez des douches courtes, et la planète sera sauvée [2].

C’est cette philosophie autant inconséquente qu’inefficace  que nous voyons s’introduire dans l’antiracisme avec la déconstruction qui se focalise sur les individus, la rapprochant alors davantage de l’antiracisme moral quelle prétend combattre que de l’antiracisme politique. L’antiracisme ne devient plus une question de rapport de force, mais de rapport interindividuel, dans lequel tous nous devons faire attention aux dominations, même imperceptibles, que nous pouvons exercer sur l’autre. L’oppression elle-même n’est plus mesurée par des faits objectifs, par une analyse des conditions matérielles, mais est focalisée de plus en plus sur le subjectif et le ressenti. De ce fait, nous sommes tous des oppresseurs et des oppressés en puissance. Etre déconstruit devient donc une façon de se démarquer de la masse « construite », et d’effectuer un travail personnel pour minimiser les coercitions que l’on peut exercer sur autrui. Comme pour le mouvement Colibri, il s’agit d’adopter des gestes, des habitudes, des comportements moins coercitifs et plus respectueux des dominés. Le « safe », langage inclusif, la bienveillance, le respect du ressenti,  la non-contradiction de la parole d’un premier concerné etc. Bref, une multitude de codes que chacun doit respecter. L’antiracisme ne devient ainsi plus une lutte politique, mais un changement personnel, un style de vie. Il y a des gens qui mangent bio pour « sauver la planète », et d’autres qui « check leurs privilèges » pour lutter contre le racisme.

On peut me rétorquer que même Frantz Fanon s’attachait à montrer que le racisme a de fortes conséquences sur le psychisme des non-blancs, ces derniers incorporant le sentiment d’infériorité, et que donc la l’individualité devait être prise en compte. Il n’est pas question ici de contredire ce fait, mais Fanon a toujours rattaché ces analyses psychologiques à des faits objectifs, à un point de vue matérialiste des causes qui conduisent à ces troubles psychologiques. Il reliait directement ses observations à la domination coloniale, et n’a jamais mis en avant un travail à faire sur soi-même pour lutter contre celle-ci, mais seulement une lutte qui devait se dérouler sur le champ politique, en usant même de la violence. Car le vrai problème de la déconstruction c’est qu’elle est tout aussi impossible à réaliser totalement (sur soi) qu’inefficace (contre le pouvoir blanc). Elle exige des individus une chose inconcevable : lutter contre sa socialisation, se dépouiller de toutes les normes incorporées jusqu’ici, se défaire de tout ce qui a fait son identité, et intégrer de nouvelles valeurs, qui sont à contre-courant des institutions. Autrement dit, on demande à l’individu d’être plus fort que les institutions, que la société, d’être au dessus de tous les déterminismes sociaux. Un tel surhumain n’existe pas.

Une idéologie aussi irréalisable qu’inefficace

Se considérer déconstruit dans notre modernité capitaliste relève  soit d’une naïveté qu’il faut corriger, soit d’une fatuité qu’il faut tempérer. En effet, c’est prétendre avoir réussi à se sortir des structures et avoir supprimer toutes les normes incorporées. Autrement dit, c’est prétendre être une sorte de surhumain qui aurait une emprise complète sur les déterminismes sociaux, même les plus indiscernables. Il y a un parallèle ici à faire avec le mouvement new-wave très en vogue dans la petite-bourgeoisie et qui a réussi à allier un idéalisme progressiste avec une idéologie libérale. L’émancipation ici se fait à titre individuel, il s’agit de se « conscientiser », d’être « woke », « réveillé » sur le monde qui nous entoure, voir même de faire un « retour sur soi-même ». Ainsi, la désaliénation passera très souvent par un retour à un passé indigène imaginaire, idéalisé et essentialisé , que Frantz Fanon, tout en comprenant ce mécanisme, critiquait déjà en affirmant qu’on ne devait pas « se laisser enfermer dans la Tour substantialisée du Passé »[3]. Se distinguant de la masse construite, le déconstruit peut mettre en avant une personnalité plus « authentiquement » indigène mais aussi plus progressiste et égalitariste que la moyenne, une personnalité qui prendrait en compte toutes les discriminations que notre société opère et qui met un point d’honneur à ne participer à aucune. Sauf que dans la pratique cela se borne très souvent à de simples positions de principes idéalistes qui n’ont pas de grandes répercussions concrètes. A vouloir dénoncer absolument toutes les oppressions, on ne lutte concrètement contre rien, comme dit Sadri Khiari, à trop vouloir tout articuler, on ne fait plus qu’additionner et s’épuiser [4]. Au fond, le plus souvent ces prises de positions ne sont que des manières de s’auto-complaire dans une position imaginaire de rebelle contestant l’ordre établi. Peu importe pour le déconstructionniste  que sa condamnation individuelle n’ait aucun intérêt tant elle n’a aucun impact, le plus important est de manifester sa position afin d’afficher à quel point il est un individu « bon » et « conscient » des malheurs des malheurs du monde qu’il souhaite résoudre, à son niveau. C’est notamment le cas lorsqu’il s’attaque à une oppression qu’il ne subit pas, comme lorsqu’un Blanc dénonce le racisme. Bien souvent l’intérêt n’est pas de lutter contre ce racisme, mais plutôt de signaler qu’il est un allié exemplaire, quand bien même cela ne va rien changer au racisme que nous subissons. Un Blanc peut être autant déconstruit qu’il le souhaite, la société restera raciste, et les non-Blancs en seront toujours victimes. Sa déconstruction n’a donc aucun intérêt pour moi.

J’approche ici le nœud du problème car, outre le fait que se considérer comme déconstruit surévalue la maîtrise de l’individu sur le social, dans l’hypothèse même qu’une telle personne existe – c’est-à-dire une personne qui aurait anéanti toutes les représentations oppressives qu’elle avait en elle – cela est simplement improductif et superflu. Il faudrait d’abord clarifier ce processus de déconstruction : Comment procède-t-on ? Avec quels outils ? Comment se déroule-t-il ? Quelles sont les étapes ? Est-ce un processus par palier ? Comment pouvons-nous jauger de notre évolution dans la déconstruction ? A quel moment puis-je me considérer comme déconstruit ? Qui décide ? Etc. Autant de questions auxquelles il n’est pas possible de répondre car ce concept de « déconstruction » n’est qu’une idéologie et non un outil théorique, un concept scientifique. Mais plus que cela, c’est une idéologie inopérante. Nous ne pouvons pas « décider » d’abandonner nos privilèges et les voir disparaître du jour au lendemain. Quand bien même nous aurions consciences des profits que nous pouvons tirer d’une situation inégalitaire, s’en rendre compte ne va pas les effacer. Un Blanc peut être le plus déconstruit du monde, le meilleur allié de l’antiracisme politique, il profitera tout de même de ses privilèges de Blancs. Quoi qu’il fasse, tout simplement parce que nous vivons dans un système favorisant les Blancs, et un seul individu ne peut rien y faire. Certains, tentant de donner une réalité pratique à cette théorie bancale, vont alors demander à l’allié de « combler » en quelque sorte l’écart qui existe entre les dominants et les dominés. Ce sera à travers des micro-actions, comme aider les dominés à accéder à des positions de pouvoirs, laisser les « premiers concernés » parler, éviter l’humour oppressif, voir même inviter un dominé au restaurant pour combler les écarts de salaires qui peuvent exister… Loin de moi l’idée de dire aux alliés qu’ils n’ont pas à faire ça, mais juste de souligner la portée extrêmement faible de ce genre d’actions, qui sont en adéquation avec la philosophie colibriste. Elles ne vont se manifester que dans quelques relations interindividuelles et ne vont avoir aucune, ou relativement peu, de conséquences sur le système raciste. Cela ne va en aucun cas faire trembler le champ politique Blanc, au contraire, ce genre de petites compensations portées par quelques Blancs alliés lui conviennent parfaitement, tant qu’il n’a pas à changer.

Avec cette perspective l’action n’est plus orientée dans la création d’un collectif fort qui va œuvrer dans un renversement total du pouvoir Blanc, mais plutôt vers un repli individuel où l’intérêt est davantage de se créer un espace « safe » où l’on ne fréquenterait plus que des personnes « déconstruites », ménageant le plus possible notre ressenti. Tant pis pour les autres. On assiste ainsi peu à peu à une sorte d’élite militante qui légitimerait sa supériorité par son degré de « conscientisation » et qui mettrait sur le banc des accusés toutes personnes « problématiques » n’ayant pas atteint le même degré sur l’échelle de l’émancipation individuelle. En appliquant leur cadre d’analyse, je pourrais alors rétorquer que même ce processus de déconstruction est un privilège qui n’est accordé généralement qu’à des personnes ayant eu la chance d’avoir accès à des études supérieures (il ne faut pas oublier que le champ militant est composé en grande partie de personnes qui ont un  en général capital culturel relativement important), où à une formation militante, ce qui n’est le cas que d’une minorité de la population. Mais ce serait entrer dans un débat sur le terrain de la déconstruction, ce que je veux éviter, car la déconstruction des individus n’est pas mon objectif.

 

Combattre le racisme avec les individus tels qu’ils sont aujourd’hui

Comme je l’ai montré plus haut, la probabilité de voir des gens totalement déconstruits, et pis celle d’en voir en nombre suffisant pour pouvoir bouleverser le pouvoir Blanc, est proche du zéro. C’est donc une stratégie qui nous mène droit au mur. Les prémisses théoriques de celle-ci étaient déjà faussées. Adoptant un point de vue idéaliste qui prétend que c’est à partir de l’individu que nous pouvons combattre le racisme, autrement dit que c’est en changeant la mentalité d’un petit nombre d’entre eux, qui à leur tour vont changer la mentalité d’autres et ainsi de suite… que le racisme disparaîtra car il n’y aura simplement plus assez de personnes pour maintenir ce racisme. C’est de l’utopisme pur. Un retour au réel, au concret est nécessaire, et surtout, pour paraphraser Lénine, « Nous, nous voulons la révolution [antiraciste] avec les hommes tels qu’ils sont aujourd’hui »[5], et ne pas attendre d’eux un degré de conscience politique poussé à la perfection, et qu’ils se soient débarrassés en même temps de toutes leurs prénotions. Je rajouterais, dans notre cas, qu’il ne faut pas attendre d’eux qu’ils aient la capacité sur-humaine de se dépouiller de la totalité de leurs déterminismes sociaux, qu’ils soient déjà tous libérés de l’idéologie de la Modernité occidentale, car personne ne l’est. Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs, il ne faut pas attendre les résultats de nos combats, avant même de les mener et de les gagner.

D’autant plus que le plus gros souci du déconstructionnisme c’est qu’il ne peut être entrepris que par des personnes qui le désirent, qui ont la volonté d’engager ce processus. Cela place alors l’antiracisme dans une position de quémandeur, où l’on attend que le pouvoir Blanc (et les Blancs en général) prenne en compte nos injonctions au nom de principes moraux et humanistes, et qu’il se mette enfin à se déconstruire. Je pense que personne ne me contredira si je dis que cela n’arrivera jamais. Un dominant n’a aucun intérêt à renoncer à ses privilèges, il n’y a pas énormément de raisons pour lesquelles un Blanc peut décider de déconstruire son racisme. D’ailleurs, en général il ne le fait pas, ce qui est compréhensible. C’est pourquoi je ne lui demande pas de le faire. J’ose même dire que je me fiche de savoir s’il le fait ou pas, allié ou non. Ce que j’attends de lui ce n’est pas un travail sur lui-même, mais qu’il rejoigne la lutte antiraciste, qu’il s’engage réellement dans ce combat, qu’il se tienne du « bon côté » de la barricade. Le racisme est une question de pouvoir, de rapport de force, pas de bonne volonté, ni de position morale. C’est ce que soulignait Kwamé Turé (Stokely Carmichael), lorsqu’il disait « Si un homme blanc veut me lyncher c’est son problème. S’il a le pouvoir de me lyncher, c’est mon problème. Le racisme n’est pas une question d’attitude, c’est une question de pouvoir ».

Il faut absolument que l’antiracisme politique revienne à cette vision que portait l’auteur de Black Power. Je ne pourrai jamais changer tous les hommes, et je ne cherche pas à le faire. Comme disait Saïd Bouamama « Moi m’en fous que les gens n’aiment pas les arabes » [6], cela relève de l’opinion personnelle, et je n’ai pas le pouvoir ni l’envie la changer. Par contre, ce qui me dérange c’est qu’il ait les moyens de m’opprimer, tout en étant favorisé. Je ne focalise pas ma lutte à pointer du doigt les comportements oppressifs que peuvent avoir mes concitoyens, mais plutôt les moyens institutionnels qui sont mis en place pour qu’ils puissent en tout quiétude exercer leur racisme, et que je sois défavorisé parce que non-Blanc. Ce qui m’intéresse ce n’est pas la subjectivité raciste des individus, mais plutôt les faits racistes objectifs (violences policières, discrimination à l’embauche, agressions de femmes voilées etc.) et qui sont tous reliés à un racisme d’Etat. Il faut s’attaquer à la cause, et non aux symptômes. Il faut revenir à une analyse matérialiste du racisme, c’est le seul moyen de l’éradiquer. C’est ce à quoi nous invitait déjà Fanon lorsqu’il disait que «  la véritable désaliénation du Noir implique une prise de conscience abrupte des réalités économiques et sociales. »[7] L’intériorisation du sentiment d’infériorité n’intervient qu’ensuite, il n’en est qu’une conséquence. Si des actes racistes sont nombreux, c’est seulement parce qu’ils ont les moyens de se produire sans trop de répression. C’est ce que Kwamé Turé pointait du doigt en distinguant le « racisme individuel » du « racisme institutionnel », le premier est plus « visible » et « marquant », alors que le second « est moins franc, infiniment plus subtil, on le reconnaît moins facilement parce qu’il ne s’agit pas d’actes accomplis par des individus particuliers »[8], mais il détruit pourtant bien plus de vie que le racisme individuel pur. Tout en condamnant le racisme individuel et en encourageant l’auto-défense (même violente) face aux actes racistes, Turé centrait son attention sur ce racisme institutionnel qui permettait au racisme individuel direct de prospérer. Se focaliser sur le racisme institutionnel permettait aussi d’engager la responsabilité de l’ensemble de la société, et pas seulement celle de quelques individus, considérés comme marginaux, revendiquant clairement leurs idées racistes. Ce n’est pas en demandant aux individus de déconstruire le racisme que nous allons le stopper, c’est en imposant un rapport de force, c’est un luttant contre le pouvoir Blanc sur le champ politique. C’est seulement en ôtant au champ politique Blanc le pouvoir que nous allons efficacement lutter contre le racisme, tout simplement parce qu’ils n’auront plus les moyens de mettre en pratique le racisme qu’ils auront incorporé, tout simplement parce qu’ils seront obligés de le réprimer, tout simplement parce que nous briserons toutes les conditions d’existence du racisme. Il ne faut pas déconstruire le pouvoir Blanc, il faut le détruire.

Wissam Xelka

 

[1] https://www.colibris-lemouvement.org/
[2] « Oubliez les douches courtes », mini-documentaire réalisé à partir d’un texte de Derrick Jensen, qui explique très simplement l’absurdité et l’inefficacité de la vision individualiste dans la lutte écologique : lhttps://www.youtube.com/watch?v=QqnC2avyNAk  –
[3] Frantz Fanon, Peau noire, masque blanc, Editions du Seuil, Paris, 1952. p 208
[4] Sadri Khiari, « Les mystères de l’« articulation races-classes » », publié sur le site du PIR le 22 juin 2011 : http://indigenes-republique.fr/les-mysteres-de-l-articulation-races-classes/
[5] Lénine, L’Etat et la révolution, Editions La Fabrique, Paris, 2012.
[6] https://www.youtube.com/watch?v=WNZ0E4BgOvs&t=55s
[7] Frantz Fanon, Peau noire, masque blanc, Editions du Seuil, Paris, 1952. p 23
[8] Stokely Carmichael, Charles V. Hamilton, Le Black Power. Pour une politique de libération aux Etats-Unis, Editions Payo & Rivages, 2009. p 38

 

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8 réflexions sur “Déconstruction de la déconstruction : un point de vue antiraciste

    1. Je parle de l’association, je mets donc le lien, pour que les gens puissent voir de qui je parle. Mais il ne me semble pas faire l’éloge, dans mon article, de cette association, au contraire…

      Aimé par 2 personnes

    1. Non, c’est un concept de Derrida. Par contre, Derrida a été influencé par Heidegger, ce qui est le cas de la plupart des intellectuels français de l’époque (pour les plus connus en tout cas, Sartre, Foucault, Deleuze se posent par rapport à Heidegger).

      Aimé par 1 personne

  1. Bonjour,
    Dans cet article, deux points m’interpellent:
    D’une part, la question du racisme et de la déconstruction des racistes qui doivent lister (désolé, je préfère à checker) « leurs privilèges ».
    D’autre part, le principe dit du Colibri ou « je fais ma part »
    Pour commencer donc parlons racisme, déconstruction et privilèges blancs !
    Je ne pense pas que les racistes cherchent à se déconstruire soit parce qu’elles.ils n’en ont pas du tout envie soit parce qu’elles.ils ne se considèrent pas comme racistes.
    Les concerné.e.s, les racisé.e.s, demandent à celles et ceux qu’elles.ils considèrent d’emblée comme des oppresseuses.eurs uniquement à cause de la couleur, pâle, bien souvent de leur peau, à lister leurs privilèges ! Il me semble que ces concerné.e.s sont plutôt des racialistes d’ailleurs !
    Je ne perçois pas très bien la nécessité de lister ses privilèges, je ne vois pas ce que cela peut apporter pour la lutte contre le racisme qui passe plutôt par une recherche d’abolir l’Etat, cet Etat qui enfante le racisme systématique extrêment violent capable de financer d’autres Etats pour réduire des migrant.e.s en esclavage !
    Et puis, concrètement, que devons-nous faire après avoir listé nos privilèges de blanc.he.s, auxquelles il faut addtionner ou soustraire selon que l’on subit ou que l’on est sensé subir ou non d’autres oppressions (patriarcat, validisme, âgisme, genrisme) ! Un vrai casse-tête, cette check-list et pendant ce temps, l’Etat oppresse tranquillement !
    Quand, j’ai un entretien d’embauche, je dois spécifier au recruteur ou la recrutrice de traiter mon cas après les canditat.e.s racisé.e.s?
    Quand, je rencontre un flic, je dois le supplier de me contrôler pour être autant contrôlé qu’un.e racisé.e? J’en profite d’ailleurs pour dire que les personnes agées sont rarement controlées par rapport aux jeunes de toutes origines…et ça, nos racisé.e.s et ami.e.s n’en parlent jamais, comme quoi !
    J’en viens maintenant au second point de votre article que j’appellerai « l’effet Colibri » et dont j’ai bien compris que vous êtres contre.
    Avant de commencer, je tiens à préciser que je n’ai aucune affinité avec Pierre Rabhi que je considère plutôt comme un ennemi que comme un allié. Pour autant, je ne trouve pas que l’effet Colibri ou le « je fais ma part » n’est pas si critiquable que cela.
    Même s’il est compréhensible qu’un geste indivuel écologique n’a aucune portée significative pour notre planète, il est quand même bien de faire ce geste, ne serait-ce que pour sa conscience et sa crédibilité envers les autres quand on se revendique écolo ! Après, il faut peut-être faire attention de ne pas tomber dans le piège tendu par les entreprises pratiquant le greenwashing.
    Ceci étant dit, et c’est là où je suis bien d’accord avec vous, cela ne doit pas rester un acte indivuel mais ces gestes doivent s’incrire dans une globalité, dans des revendications, des luttes pour un choix politique de société qui semblerait bien meilleur pour la planète et non pas sur un repli sur soi…et là, c’est vrai que l’écologie semble dans une impasse.

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  2. Bonjour. Tout d’abord merci pour cet article très éclairant. J’ai lu la première partie de ton texte en ayant la sincère impression de voir se verbaliser des questions qui me taraudent depuis quelques temps. Je n’arrive pas à me mettre d’accord sur ta conclusion. En fait, je crois que je suis d’accord avec toi sur la nécessité d’arrêter, dans nos luttes, de créer des conflits individuels là où il y a des conflits idéologiques. Tu parle toi-même de processus par rapport à la déconstruction et c’est là pour moi le point le plus important, d’où l’absurdité de pouvoir un jour se déclarer « déconstruit.e ». Rajoutez une bonne dose de discours culpabilisant et vous avez tué un.e militant.e, la grande majorité des mouvements écologistes sont très performants pour ça. Ce qui me désespère le plus, c’est les freins que j’observe dans le fait d’agir collectivement pour instaurer un rapport de force véritable. On ne peut et ne pourra jamais changer tout le monde, on ne pourra jamais pleinement faire en sorte (par exemple) d’arrêter d’entendre de l’humour sexiste dans nos champs militants. Quelles armes nous restent-ils alors pour nous protéger ? Si l’on ne peut pas éradiquer la culture du viol au sein de nos collectifs, à quoi bon former des collectifs ? J’en arrive personnellement à un point de dégoût de la lutte chargé aussi d’une bonne dose de ressentiment. Bien trop nombreu.x.ses sont les militant.e.s qui eux-mêmes, loin d’être libéré.e.s de leurs privilèges, se sont vus détruit.e.s par leurs allié.e.s supposé.e.s, comme une forme de sacrifice. Sauf que ce sacrifice est lui aussi profondément inefficace et épuisant. Je suis alors arrivée à la conclusion qu’il fallait que je lutte à mon échelle, n’allant plus en manifs, rassemblements ou occupations par qu’ils étaient devenus pour moi tout à fait insupportables. Je me suis dit que faire du bien aux gens autour de moi était suffisant en soit. Je vois bien l’incohérence d’une telle réflexion. J’en viens à me féliciter de donner deux euros à un.e manchard.e.
    Bref, je ne peux qu’adhérer rationnellement à ta conclusion mais je vois le combat perdu d’avance dans tous les cas.

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